La clé de la liberté

Publié le par Cécile

Cet article est né de l'idée de mon ami Lahcen. C'est donc à quatre mains que ce texte a été co-écrit.

La clé de la liberté

Elle s’appelle Hiba et a la chance d’aller à l’école tous les jours. Tous les jours elle porte au cou la clé de la maison. Précieusement cette clé, attachée au bout d’un cordon, l’accompagne sur le chemin des apprentissages et de la connaissance. Elle va avoir 9 ans le 18 novembre. Elle est née dans le sud d’Agadir et réside dans le douar de Elmika sur la commune d’Ait Amira. Hiba se lève tous les jours à 4h du matin pour prendre son petit déjeuner avec ses parents. Ceux-ci embauchent à 4h30 à la ferme qui les emploie pour 70 dirhams (soit 7 euros) par jour.

Hiba et sa petite sœur Nouhaila, 4 ans, retournent se coucher seules dans la maison familiale. Elles se rendorment pour se lever à 8h avec la sonnerie du téléphone portable. Les deux sœurs prennent leur cartable et se dirigent vers l’école. Hiba conduit sa petite sœur dans sa classe de maternelle puis va rejoindre sa propre classe où elle commence à 8h30.

Hiba est en 3e année du cycle primaire (ce qui correspond au CE2 en France) dans la classe de Monsieur Lahcen. Elle a redoublé sa deuxième année. Mais cela n’affecte en rien son rêve de devenir enseignante. En classe elle est dynamique et fait toujours ses devoirs.

A 13h, quand elle quitte l’école, elle va chercher sa petite sœur et ensemble elles rentrent à la maison. Hiba prend la responsabilité de la maisonnée pendant que ses parents ne sont pas là. Sa mère fait un aller-retour de son lieu de travail pour préparer le déjeuner. Parfois, quand celle-ci tarde, Hiba a le droit de préparer des œufs pour calmer la faim. L’utilisation du gaz représente toujours un risque pour la fillette de 8 ans. Le reste de la journée elle s’occupe de sa sœur, joue avec elle. Elles ont l’interdiction de sortir à l’extérieur. C’est trop dangereux. Ni sa mère, ni son père ne rentrent avant 17/18h le soir.

 

La clé de la liberté

« Je m’appelle Lahcen et je suis le professeur de Hiba. Tous les jours j’accueille bon nombre d’enfants qui comme elle portent la responsabilité de la clé de la maison tandis que leurs parents vont travailler de longues journées pénibles. Du lundi au samedi, l’école ouvre ses portes aux enfants des ouvriers et ouvrières des environs.

Je fais en sorte de rendre les apprentissages intéressants et joyeux. La classe est bien décorée. Les murs sont couverts d’images et de dessins colorés. La touche artistique du rendu se veut motivante et stimulante. J’essaie d’amener la connaissance de manière ludique pour que mes 34 élèves soient motivés à apprendre.

A l’école, le niveau de 3e année de primaire est bilingue. Mon collègue enseigne l’arabe, moi le français. Nous avons chacun notre classe et nous échangeons les groupes langues plusieurs fois par semaines. Selon l’emploi du temps, les enfants sont dans une classe ou dans l’autre, avec un professeur ou l’autre. Il y a 21 filles et 13 garçons âgés de 8 à 9 ans. Mon collègue et moi tentons de favoriser la mixité et la tolérance en demandant aux enfants de s’installer fille et garçons côte à côte sur une même table.

 

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Dans ma classe se trouvent environ 13 élèves, sur les 34, qui viennent sans avoir pris de petit déjeuner. Quand je leur demande le pourquoi de ce jeûne la réponse donnée est souvent la même : « C’est difficile de se lever en même temps que les parents à 4h du matin. Et même si le thé ou le café sont prêts quand on se réveille, ils sont froids et ce n’est pas bon ! » Si aucun des enfants plus âgés ne peut prendre la responsabilité de préparer le petit déjeuner c’est le ventre vide que les enfants arrivent à l'école.

Dix-sept clés ornent les cous de 17 enfants de la classe. L’autre moitié préfèrent la laisser chez un voisin pour ne pas la perdre. »

 

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 Ils s’appellent Mohamed, Abdel, Aziz… Mais surtout Habiba, Sadia, Karima, Hanaa, Zahira…  Tous les matins, ils partent à 4h pour gagner les exploitations agricoles qui les emploient. Beaucoup embauchent au jour le jour quand les immenses fermes en manifestent le besoin. D’autres ont des contrats précaires qui malgré une législation qui devrait les protéger n’empêchent pas leur exploitation. Les fabriques nationales ou étrangères, les administrations, les autorités locales, l’inspection du travail restent impassibles et n’assument pas leurs responsabilités vis-à-vis de cette population vulnérable.

La région de Chtouka Ait Baha est le bassin de l’agriculture et de l’export à l’échelon régional, voire national. Les ouvriers et surtout les ouvrières jouent un rôle premier dans cette production sans profiter des retombées colossales du rendement. Mais c’est aussi une zone qui relève un taux de pauvreté parmi les plus élevés du pays malgré les richesses qui s’y trouvent.

 

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« Je m’appelle Fatna, je suis ouvrière agricole sur la commune d’Ait Amira. Tous les matins dans le froid je me rends au Moukef, le marché aux travailleurs, pour « gagner » une journée de dur labeur sous les serres de plastique brûlant. Nous sommes des milliers, hommes, femmes, enfants à vouloir nous rendre dans les grandes exploitations de la région. Je fais partie de la main d’œuvre la plus représentée : une femme analphabète, issue d’une famille pauvre. Le rituel du Moukef est toujours le même. Le cabrane, l’agent recruteur, sélectionne une poignée d’ouvrières dans la foule et nous parque comme du bétail dans des camions-remorques. Les trajets sont dangereux, plusieurs de mes sœurs d’esclavage sont déjà tombées. Certaines sont mortes des suites des accidents. D’autres handicapées ne peuvent plus travailler et se retrouvent à la rue.

La clé de la liberté

Corvéable à merci, je travaille 10h par jour avec 30mn de pause pour manger les quelques denrées que j’ai ramené de chez moi. Je plante et récolte les tomates, les haricots, les potirons les aubergines… qui gagnent vos assiettes en Europe. Quand nous travaillons, on nous insulte, tu n’as pas le droit de te plaindre sinon tu prends la porte. En une journée cinq femmes peuvent récolter jusqu’à deux remorques pleines. Les hommes n’acceptent pas l’exploitation que les femmes vivent au quotidien. Le travail se fait beaucoup plus rare pour eux. Beaucoup de femmes vivent seules avec leurs enfants à charge.

Plusieurs dangers nous guettent. L’inhalation des nombreux pesticides qui sont aspergés alors que nous travaillons, le manque d’eau, l’épuisement. Au quotidien, nous devons faire face aux avances des cabranes, des gérants et autres exploitants. Quand une fille plaît au cabrane, il la choisit, lui dit de rester avec lui et que sa journée sera payée. Mon amie Samira, comme plusieurs autres, a été violée plusieurs fois. Elle a un bébé maintenant. Personne ne porte plainte sinon c’est pire. »

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Elle s’appelle Hiba et veut aller à l’école, tous les jours, le plus longtemps possible. Elle veut faire de son rêve une réalité. En devenant enseignante elle pourra transmettre la valeur de la connaissance et encourager ses élèves dans leurs apprentissages. Elle mesure la chance qui lui est offerte de porter la clé de la maison. Une clé qui, malgré la responsabilité que cela représente pour ses 8 ans, lui permet tout de même d’aller vers la connaissance, les apprentissages et la liberté d’accéder à un autre avenir que celui de ses parents.

La clé de la liberté

Publié dans Les enfants du pays

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