La Dar Al Oumouma

Publié le par Cécile

La Dar Al Oumouma

"On dirait un petit tas de chiffons. Enfoui sous des linges qui le protègent des mouches, le petit Ayoub dort paisiblement à même le sol. Il est venu au monde il y a dix jours.

Ce matin-là, Fatema, 20 ans, avait été prise par les douleurs. Elle était seule chez elle à Tamakost, un douar isolé de la commune d’Iguerferouane (région de Marrakech-Safi), où moins d’une femme sur dix accouche en milieu surveillé.

Son mari travaillait à Ouarzazate et sa belle-mère était aux champs. La jeune femme avait appelé la kabla. Elle avait peur.

Examen fait, l’accoucheuse traditionnelle avait conclu que Fatema devait aller « à l’hôpital ». Malgré la grossesse, son hymen était toujours là et la kabla craignait des complications. « J’ai attendu ma belle-mère et nous sommes parties à pied », se souvient Fatema. Elle n’avait pas réussi à monter sur un mulet, le seul moyen de transport disponible au douar.

Les deux femmes ont mis deux heures pour parcourir les quatre kilomètres de piste qui séparent Tamakost de la maison d’accouchement la plus proche, à Iguerferouane.

« Lorsque nous sommes arrivées, c’était fermé. Il n’y avait personne. » Fatema se souvenait que son mari lui avait parlé d’un « nouvel hôpital » à Ourika, où les soins et la nourriture étaient gratuits. Les deux femmes ont trouvé un taxi, qui leur a fait payer le prix fort (200 dirhams soit 20€) pour faire les 23 kilomètres de route."

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Ci-dessus ce début d'article issu du site internet de l'UNICEF laisse un aperçu de ce que peuvent subir les femmes qui vivent éloignées dans les douars des montagnes et des campagnes quand, enceintes, elles doivent aller accoucher. Près de 3000 femmes décèdent annuellement au Maroc suite à des complications pré ou post natales, soit une femme qui meurt toutes les 3 heures.

Dans la région de Tiznit les chiffres sont alarmants avec une population de pas moins de 80 % de ruraux et un taux tout aussi élevé d’analphabétisme chez les femmes.

L'association Bani a pris en charge, sur la ville, la mise en place d'une Dar Al Oumouma. Ce type de structure de périnatalité n'est pas pensée comme une maternité, mais comme un espace dédié à l'accuail des femmes, notamment rurales, dans l'attente du l'accouchement qui aura lieu dans les services obstétrique d'un hôpital. Elle accueille également les femmes après accouchement pour la convalescence avant leur retour chez elles.

Le centre sera présenté aux femmes grâce à des correspondantes qui en font la promotion. L'objectif est de dédramatiser et de faciliter l'accouchement en milieu hospitalier.

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Après avoir trouver ces informations sur différents sites je suis entrée en contact avec les responsables de l'association Bani avant mon voyage. J'avais fait une proposition de formation pour le personnel, notamment autour de connaissances en psychopédagogie du tout jeune enfant et sa maman. Intéressée l'association avait répondu positivement et nous avons convenu de dates pour qu'aient lieu les séances. Le projet a été annulé en raison de l'accueil en dernière minute de plusieurs partenaires de l'association. Mais une date de rencontre a tout de même pu être fixée quelques jours après.

De ce que j'avais compris le centre avait démarré son activité depuis 2010. Mais lors de notre rencontre je me rends compte qu'il n'en est rien. Alors que tout est prêt pour accueillir les femmes, l'accord du ministère de la santé se fait encore attendre.

Mon amie Saadia et moi-même sommes reçues par Saadia, la secrétaire de l'association. Elle nous fait un résumé détaillé de l'histoire de l'association. Puis elle nous présente Monsieur Brahim Safini, trésorier de l'association, avec qui nous buvons le thé. Les échanges sont chaleureux et constructifs. Les différentes activités nous sont présentées : un centre d'hémodialyse, un soutien et une aide aux malades (maladies rénales, cardiaques et chroniques), un pôle de sensibilisation et d'information, une résidence universitaire pour jeunes étudiantes à Agadir. J'apprends que le projet du bus SMI (Santé Maternelle Infantile) une unité mobile dédiée à des actions de sensibilisation des femmes rurales a été abandonné après 4 ans de fonctionnement. Le bus assurait deux sorties mensuelles dans les zones rurales de la province. Les professionnels allaient ainsi au plus près des femmes et les informaient en contribuant à la prévention maternelle.

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Puis je présente mon projet qui les intéresse sur plusieurs points. Nous échangeons sur les thèmes, les moyens et la mise en place d'actions de formation. Je suis sollicitée à donner mon avis sur le volet social de l'approche du jeune enfant et de leurs parents, ainsi qu'à proposer des pistes de réflexion et d'optimisation. Nous convenons de rester en relation afin que je puisse venir régulièrement proposer mes services dans les mois à venir.

Lors de la visite des bâtiments la jeune collègue de Saadia me montre la chambre que je pourrai occuper lors de mes visites. Je suis d'ores et déjà attendue ! Le projet de la Dar Al Oumouma est en phase de pouvoir démarrer et la formation des personnels pourrait commencer bientôt.

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« Je me rappelle bien de Fatema, raconte le médecin chef du centre de santé d’Ourika. Il fallait pratiquer une incision dans son hymen, qui était à peine troué. » Il explique que certaines femmes se contractent au cours des rapports sexuels avec un mari qu’elles n’ont pas choisi, pour limiter la pénétration.

« Les cas de vaginisme de ce genre sont fréquents mais on n’a pas de statistiques, poursuit-il. Au Maroc, tout ce qui est lié au sexe est tabou. » Finalement, Fatema a donné le jour à un beau petit garçon de trois kilos. « Son accouchement a été sa nuit de noces », plaisante le médecin.

Quelques heures après, la jeune femme a été transférée à la Dar Al Oumouma qui jouxte le centre de santé. Elle y a séjourné deux jours, le temps d’écarter toute complication du post-partum. « Là-bas, dit-elle, le personnel est gentil et il y a tout : de bons lits avec des couvertures, de la nourriture et même une place pour une accompagnatrice. J’aurais voulu y rester pour toujours. »

[...]

Lorsqu’elle est rentrée à Tamakost, Fatema a raconté son expérience aux autres femmes du douar. La plupart se sont laissées convaincre que désormais, il vaudrait mieux aller à la DAO plutôt que d’accoucher à domicile. Mais certaines sont incrédules.

« Fatema est bien tombée ce jour-là, objecte l’une d’elles. Mais tout le monde sait que dans les hôpitaux, on est maltraité et que ça coûte cher. » D’autres remarquent que leur mari ne voudra jamais payer le transport. « Ils disent que si leur femme meurt, ils en prendront une autre, glisse la belle-mère de Fatema. Les hommes préfèrent dépenser au café ou dans les cigarettes. »

[...]

La DAO n’est pas seulement un lieu d’accueil. C’est une école des jeunes mamans. A Ourika, Saïda et Naïma leur expliquent comment s’occuper de leur nourrisson et les mettent en garde contre les pratiques traditionnelles dangereuses. Supports visuels et vidéo à l’appui, elles discutent contraception et développement du jeune enfant.

En visite chez Fatema deux semaines après son séjour à la DAO, Saïda est émue de voir que la jeune femme a suivi tous ses conseils. Y compris pour le choix du nom. « J’avais suggéré Ayoub en rigolant car c’est le prénom de mon petit frère, dit-elle. Et voilà, c’est comme ça qu’elle a appelé son fils. »

Saïda constate aussi que Fatema a bien soigné l’ombilic du bébé et qu’elle le nourrit au sein sans donner de complément. Pas trace de khôl sur le nombril ou les yeux du petit, qui n’ingurgite ni tisanes ni bouillie d’orge à l’huile d’olive, comme le voudrait la coutume. Et dans quelques jours, la jeune maman ira faire vacciner Ayoub.

Avant de se marier à l’âge de 17 ans, Fatema vivait à Talatest, un autre douar isolé. Elle n’est jamais allée à l’école mais ne veut pas de la vie de ses aînées. Sa mère a eu dix enfants dont trois ont survécu et sa belle-mère en a perdu 5 sur 12. « Je désire trois enfants, pas plus, dit-elle. Ici, certaines femmes pensent que la pilule est un poison mais moi, je compte bien la prendre. »

Ce qui est sûr, c’est qu’elle retournera à la DAO pour son deuxième enfant. Une vieille tante intervient : « comment peux-tu te laisser examiner par un homme ? C’est honteux », dit-elle. Fatema lui répond calmement que les médecins sont là pour ça.

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