Jour de spectacle

Publié le par Cécile

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C'est le grand jour pour nos musiciens !

Pour les autres c'est une journée qui commence comme les autres. Le petit déjeuner offert tous les matins des jours de semaine attirent forcément plusieurs enfants.

Je trouve Moustapha agité et beaucoup dans la provocation aujourd'hui. Il a du mal à accepter que Mimid l'empêche d’inhaler le solvant qui est dans sa petite bouteille. Pourtant c'est la règle. Quand les enfants entrent dans l'enceinte du local ils doivent confier leur drogue aux éducateurs. S'ils veulent la récupérer ils doivent quitter l'endroit. Moustapha parvient à se poser quand même et à jouer un peu de jdumbé. Mais il aura disparu au moment du repas. Un petit gars, à qui je donne… aller ! 9 – 10 ans, promène sous sourire dans la cours. Il est très sale mais ne veut pas aller se laver.

Dans la salle deux autres enfants sortent le sac contenant les pièces des puzzles. J'en observe un vider son contenu sur la table, prendre l'ensemble dans ses deux mains et brasser le tout. Il regarde plusieurs morceaux, les repose. Quatre puzzle sont mélangés, découragé il remet tout dans le sac. Je vais le retrouver et commence à ressortir les pièces de Speederman. Il remarque que je fais le tri en fonction des couleurs et il se met à faire comme moi. Je l'accompagne jusqu'à ce qu'on ait remis toutes les autres pièces dans le sac. Je m'éloigne et le laissecar je pense que maintenant il peut faire l'assemblage tout seul.

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Les apprentissages sont divers ce matin. Je me teste à boire, comme les enfants marocains des campagnes, dans le couvercle de la bouilloire ! Ce n'est pas facile de ne pas avaler de travers quand tout le monde rit et idem pour la buveuse !!

Abdelali a découvert la guitare avec Nourddin il y a deux jours et pour lui c'est LA révélation. Une révélation pour nous aussi. Voir un jeune comprendre aussi vite les accords, le positionnement des doigts sur les cordes… C'est bluffant. Je le trouve incroyable. Nourddin, le musicien, va commencer des ateliers musique et donner des cours bénévolement aux enfants qui le souhaitent. J'espère qu'Abdelali va s'en saisir. Ce serait une motivation de réinsertion pour lui. Là, à ce moment-là, je le vois concentré, attentif, persévérant, les yeux brillants de bonheur.

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Après le repas et le thé marocain la musique résonne encore. Mon ami Brahim participe joyeusement en utilisant la bouilloire comme djumbé. Brada pique du nez. Je me demande s'il a bien dormi et où la nuit dernière. Tandis que les autres chantent et jouent je le vois lutter pour que ses yeux ne se ferment pas. Sans qu'on ait besoin de le leur dire les musiciens se sont douchés et, tous, habillés avec les vêtements achetés la veille au souk. Brada a même plaqué sa crête sur le côté pour se faire beau !

Après encore de longs préparatifs nous partons avec deux voitures pour aller à Taroudant : dans une, Mimid, les trois enfants et le guitariste ; dans la deuxième, Brahim, Souad la présidente, la jeune stagiaire, le chauffeur et moi. La route n'est pas très longue mais il fait de plus en plus chaud au fur et à mesure qu'on s'éloigne de la côte et qu'on s'approche de Taroudant. C'est une jolie ville fortifiée et la température à l'intérieur des remparts est de 42°.

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Nos hôtes, les représentants de l'association Ahli, nous reçoivent ainsi que d'autres groupes d'enfants venus d'autres institutions. Nos jeunes sont stressés. Ils s'assoient sur des chaises disposées dans la grande salle. Ils observent sans sourire la scène, les enceintes, les spots, tous les sièges qui laissent présager un public important. Je tente de détourner leur attention en faisant des grimaces. Tandis qu'Abdelali ébauche un sourire et que Choukri me regarde avec son éternelle expression de béatitude, Brada garde un visage fermé habité par beaucoup d'anxiété.

Pour calmer les esprits nous allons boire un thé à l'extérieur de l'établissement. Les enfants eux s'éloignent pour fumer une cigarette. Quand ils reviennent Mimid leur paye un smoothie. Nous revenons dans la salle, le premier spectacle a lieu en extérieur. C'est une danse traditionnelle réalisée par des jeunes garçons. Alors que le plupart des accompagnateurs d'enfants ont répondu à la sollicitation de la présidente et sont allés s'asseoir sur les premiers rangs, nous choisissons de rester avec les jeunes plus en arrière. Premier spectacle… première présentation, celle de l'association organisatrice…deuxième prestation… présentation de toutes les autres associations… troisième spectacle… présentation des lauréats des différents diplômes gagnés par les enfants de l'institution allant du primaire aux études supérieures, en passant par le professionnel… quatrième spectacle… Etc. Imaginez deux cents personnes dont une bonne moitié d'enfants, devant des discours qui s'éternisent sans laisser beaucoup de place au spectacle ! Et bien oui ! Ça court dans tous les sens, plus personnes n'est attentif à ce qui se passe autour de la scène et un brouhaha ronfle sur la pièce.

Nos musiciens attendent toujours leur tour et la tension monte pour Abdelali. Brada dort littéralement sur sa chaise. En voulant attirer son attention je m'aperçois qu'il est brûlant. Il n'est effectivement pas en forme. Je lui propose du paracétamol que j'ai dans mon sac et négocie pour qu'il enlève la veste de son tout nouveau survêtement neuf. Il s'allonge comme il peut sur sa chaise. Sa fatigue vient sans doute de là. Abdelali a le visage couvert de sueur, son angoisse est grandissante.

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Le déroulement de la soirée est lent et pesant pour les jeunes (pour moi aussi !!). Je me mets à leur place en imaginant la torture que ça doit être de ne pas savoir quand ils vont monter sur scène. Personne ne leur a parlé de l'ordre de passage des groupes. Après chaque prestation, après chaque discours ils se demandent si c'est leur tour.

Ils passent les avant-derniers.

Brada semble être né pour la scène ! Ses gestes sont amples, ouverts, il regarde son public, chante d'une voix claire ! Choukri lui aussi semble à l'aise. Il tient son micro près de la bouche, sourit mais je ne sais pas si il chante beaucoup. Abdelali à qui on a enlevé cette fois le djumbé des mains ne sais pas quoi faire de son corps. Il semble pétrifié.

Après le spectacle les esprits se calment et les sourires s'affichent largement sur les visages. L'événement les a épuisés. J'aide Brada à s'installer sur des chaises pour dormir un peu. Sa fièvre est tombée, lui aussi.

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Les membres de l'association Ahli nous invitent à dîner dans leurs locaux. Il doit être 11h quand nous passons à table. Je suis réquisitionnée par Abdelali et doit m'asseoir auprès de lui. Le repas est joyeux. Brahim fait le pitre.

Pour le retour je monte dans la voiture de Mimid avec les enfants. Ils s'endorment presque instantanément quand la voiture démarrent. Les premiers éléments de conversations avec Mimid concernent les moments joyeux de la journée. Puis nous nous taisons. Je sens monter l'émotion à la pensée que la journée est finie et qu'il va falloir les abandonner à nouveau à la rue. Mon ami doit avoir les mêmes pensées. Juste quelques mots sont lâchés de ci-delà, c'est trop dur.

Maintenant la voiture est garée devant le portail du local. Les enfants m'enlacent chacun leur tour, ils m'embrassent, je les embrassent en retour. Puis ils nous tournent le dos et sans regarder en arrière ils traversent la rue.

Publié dans Mission solidaire

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