L'unité mobile

Publié le par Cécile

La voiture de Mimid démarre. Nous quittons l'école, la fête est finie. Les enfants et les jeunes collégiens sont partis et rentrés chez eux (cf. « C'est la fête »). Sadik, Karima et Mimid m'emmènent en maraude.

Quelques rues et quelques rond-points plus loin nous nous garons sur une petite place. Nous sortons de la voiture. Je regarde autour de moi et je vois beaucoup de personnes marcher, discuter, boire un thé, un café... Il fait nuit mais au Maroc il y a toujours beaucoup de monde dans les rues jusque tard dans la soirée. Sadik s'éloigne. Je ne sais pas à quoi m'attendre. Ils ne m'ont rien dit sur ce qui allait se passer. Sadik revient avec un groupe de jeunes.

L'unité mobile

Et là je les vois. Il ne s'agit plus de photos sur internet. La réalité me prend au dépourvu. Les précède une odeur forte, une odeur de solvant, de colle, d'essence, je ne sais pas trop. Ils arrivent près de nous, ils sont 4 ou 5. Chancelants chacun d'entre eux vient vers nous et chacun d'entre eux serre la main de chacun d'entre nous. Ils sont contents de retrouver Mimid et se pressent autour de lui. L'un d'entre eux me prend dans ses bras. Ces enfants ont le regard vide et les pupilles dilatées. Ils ont vu que j'étais française et ça les intrigue. Le plus téméraire d'entre eux demande mon prénom. En touchant mon torse avec ma main je lui dis « asmiti (je m'appelle) Cécile » et je lui touche la poitrine. Il me répond « Abdel » (tous les prénoms des enfant ont été changés). Les autres s'approchent et me donnent eux aussi leur prénom. Ils me touchent les bras, le dos, les mains, comme pour voir si je suis bien réelle. Je sens bien qu'il se passe quelque chose à ce moment-là. En me laissant touchée et en les touchant en retour, moi aussi je donne de la consistance à ces enfants. En mettant mes mains sur ces « intouchables » j'enlève la « crasse » qui les sépare de l'autre. Dans la rue rares sont ceux et celles qui frôlent même des yeux la saleté qui les habille. Imaginez : dans des vêtements trop grands flottent ces gavroches maigres aux joues creuses.

Au coffre de la voiture qui est grand ouvert ils se pressent autour de Karima et Sadik qui leur servent du lait et distribuent des gâteaux, ceux récupérés de la fête. Ils se jettent avec avidité sur les verres et les assiettes où sont empilées les pâtisseries. Yacine pose son verre à terre. Son corps vacille quand il s’accroupit et j'ai peur qu'il renverse son gobelet. Je lui propose de le tenir pendant qu'il mange. Il ne comprend pas ce que j'essaye de lui expliquer. Il croit que je veux boire son verre. Il me le tend, la mine déconfite mais soumise. Sadik vient m'aider et traduit mes intentions. Yacine reprend son verre et s'éloigne.

Les yeux de Moustapha viennent à ma rencontre, ceux-ci sont dorés et clairs et en leur centre les pupilles sont noires et élargies. Il m'adresse un sourire sous emprise mais celui-ci est aussi sincère. Je suis sous le charme de cet adolescent aux joues creuses. Il me redemande mon prénom et moi le sien. Et voici qu'il se met à chanter : « Aïcha, Aïcha, écoute-moi... » Le ton est juste, sa voix mélodieuse. Il semble heureux de chanter et je comprends qu'il chante pour moi. Les enfants redemandent du lait. « Tu as quel âge ? » Youssaf comprend assez bien le français et me répond avec ses doigts : une fois dix, cinq et deux. « Tu as 17 ans ?! » Je lui en donne à peine 14. « Yeh (oui) » m'affirme-t-il. Ses yeux ! Grands ! Et beaux ! Son sourire magnifique !

Un homme traverse la rue et interpelle les jeunes. Je ne comprends pas. Sadik m'explique qu'il cherche son fils qui s'est enfuit il y a quelques jours. Mimid les rejoint et discute avec l'homme visiblement inquiet. Karima maintenant refuse de leur donner davantage de gâteaux. Il faut en garder pour les autres enfants des autres points de regroupement. Sadik et Mimid leur expliquent qu'ils doivent s'en aller. Youssaf et deux autres enfants viennent me serrer la main et me prendre dans leurs bras. Ils s'éloignent ensuite en bande et disparaissent au milieu des passants.

Ils m'ont pris le cœur. Je retiens mes larmes.

L'unité mobile

L'unité mobile c'est Mimid, même s'il se plaît à dire que c'est plutôt sa vieille voiture que je trouve « toute pourrie ». Depuis des années Mimid passe la plupart de ses nuits dehors. Il sillonnent les rues d'Agadir et connaît tous les points sensibles où se regroupent les jeunes. Il va à leur rencontre, leur donne de quoi manger. Il parle avec eux. Écoute surtout. Il réussit à les convaincre parfois à venir se laver et se changer au centre de l'association. Salarié d'une association, bénévole dans l'autre, une seule chose lui importe : les enfants. Et pour les enfants Mimid c'est Mimid. Il a un cœur grand comme ça, où ils ont tous leur place.

Sadik et Mimid Sadik et Mimid

Sadik et Mimid

Publié dans Mission solidaire

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article